Antifascisti, siamo tutti ? Origines, usages et dérives

Le slogan Siamo tutti antifascisti fonctionne aujourd’hui comme un signifiant flottant. Sa charge politique varie selon le contexte d’énonciation, le groupe qui le mobilise et l’adversaire qu’il désigne. Comprendre ses mécanismes suppose de remonter à sa matrice idéologique, puis d’examiner les mutations sémantiques qui l’ont transformé en outil de polarisation bien au-delà de la péninsule italienne.

Antifascisme comme catégorie politique : une construction de l’Internationale communiste

Le mot « antifasciste » apparaît dans la presse française dès 1922, d’abord dans une note de police reprise par L’Humanité pour décrire des opposants italiens traqués à Nice. La même année, l’Internationale communiste érige l’antifascisme en catégorie politique autonome. Le fascisme y est analysé comme une offensive de la bourgeoisie contre la révolution prolétarienne, et l’antifascisme devient la réponse stratégique du mouvement ouvrier organisé.

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Cette genèse marxiste-léniniste n’est pas anecdotique. Elle explique pourquoi le terme a longtemps fonctionné comme un marqueur de camp, lié aux partis communistes européens et aux fronts populaires des années 1930. La résistance armée durant la Seconde Guerre mondiale a élargi le spectre : gaullistes, démocrates-chrétiens, socialistes et anarchistes se sont retrouvés sous la même bannière antifasciste, diluant l’ancrage doctrinaire initial.

Historien en train d'analyser des archives et documents historiques sur l'antifascisme dans une bibliothèque universitaire

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Slogan antifasciste en France : trajectoire d’une importation militante

Nous observons que c’est en italien, et non en français, que le slogan résonne dans les cortèges hexagonaux. Ce choix linguistique n’est pas anodin. Il inscrit la mobilisation dans une filiation transnationale, celle des partisans italiens et du chant Bella Ciao, devenu hymne de référence bien au-delà de la gauche radicale.

L’importation du slogan en France suit les cycles de montée électorale de l’extrême droite. Chaque poussée du Front national puis du Rassemblement national réactive le mot d’ordre. Le problème est que le slogan fonctionne comme un réflexe identitaire plus que comme un programme. Il désigne un ennemi sans préciser ce qu’il propose. Cette indétermination programmatique le rend mobilisable par des courants très différents, des autonomes aux socio-démocrates.

Variantes inclusives et recodages militants

L’apparition de formes comme « Siamo tuttx antifascistx » ou « Siamo tutt* antifascisti » signale un recodage par les milieux queer et les collectifs d’écriture inclusive. Ces variantes ne changent pas la structure argumentative du slogan, mais elles en modifient le périmètre. L’antifascisme classique visait un régime politique ; les déclinaisons inclusives y greffent des luttes identitaires contemporaines, antiracisme décolonial, droits des personnes trans, critique du patriarcat.

Ce glissement produit un effet paradoxal. D’un côté, il élargit la base potentielle de mobilisation. De l’autre, il fragmente le front en multipliant les conditions d’adhésion.

Dérive sémantique du mot antifasciste : de l’analyse à l’invective

Plusieurs dynamiques convergent pour transformer le terme en outil de délégitimation plutôt qu’en catégorie d’analyse :

  • L’usage inflationniste : qualifier de « fasciste » tout adversaire politique vide le terme de son contenu historique et affaiblit la capacité à nommer les phénomènes réellement autoritaires.
  • La récupération institutionnelle : quand des gouvernements revendiquent l’antifascisme tout en adoptant des politiques sécuritaires ou restrictives, le mot perd sa fonction critique.
  • La disqualification symétrique : les mouvements de droite dénoncent un « fascisme des antifascistes », retournant l’accusation contre ceux qui la portent. Cette inversion rhétorique est documentée dans la presse italienne comme française.
  • La spectacularisation : le slogan devient slogan de concert, autocollant, post Instagram, détaché de toute praxis organisée.

Un mot qui désigne tout ne désigne plus rien. Nous constatons que l’étiquette « antifasciste » circule désormais comme un badge d’appartenance plus que comme une grille de lecture politique.

Jeune femme appliquant un pochoir antifasciste sur un mur en béton couvert de graffitis dans une ruelle industrielle

Pastasciutta antifascista et rituels mémoriels : l’antifascisme culturel

La tradition de la pastasciutta antifascista illustre une autre facette du phénomène. Ce repas collectif, qui commémore la chute de Mussolini, est porté en Italie par l’ANPI et des sections locales. Il relève d’un antifascisme culturel, ancré dans des pratiques conviviales et mémorielles plutôt que dans l’affrontement politique direct.

Ce registre mémoriel n’est pas sans efficacité. Il transmet un récit historique, crée du lien intergénérationnel, maintient une culture politique vivante. Sa limite tient à ce qu’il peut devenir purement commémoratif, célébrant un combat passé sans outiller l’analyse du présent.

Censure et conflictualité publique en Italie

L’épisode de la censure d’Antonio Scurati sur la RAI le 25 avril 2024 a cristallisé les tensions. L’écrivain, auteur d’une biographie de Mussolini, devait lire un texte reprochant au gouvernement Meloni de ne jamais prononcer le mot « antifascisme ». Son intervention a été déprogrammée. Le cas du journaliste Roberto Saviano, dont la participation à la Foire du livre de Francfort aurait été entravée par le gouvernement, relève du même schéma.

Ces épisodes montrent que le mot antifascisme reste un terrain de bataille institutionnel en Italie, pas seulement un slogan de rue. Le refus de prononcer le terme par certains responsables politiques lui confère, paradoxalement, une puissance de provocation intacte.

Antifascisme opérationnel contre antifascisme déclaratif

La distinction la plus utile aujourd’hui oppose deux registres. L’antifascisme déclaratif consiste à revendiquer l’étiquette, porter le slogan, afficher le logo aux trois flèches ou le drapeau rouge et noir. L’antifascisme opérationnel suppose un travail d’analyse des mécanismes autoritaires concrets : surveillance des groupes d’extrême droite, documentation des violences, action juridique, éducation populaire.

Le premier est omniprésent. Le second reste le fait de réseaux militants structurés, souvent locaux, rarement médiatisés. La survisibilité du slogan masque la rareté du travail de terrain.

Tant que « Siamo tutti antifascisti » restera un cri de ralliement sans prolongement analytique, il continuera d’osciller entre mémoire vivante et posture creuse. La question n’est pas de savoir si nous sommes « tous antifascistes », mais ce que ce mot engage concrètement dans chaque contexte où il est prononcé.

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